Un avis sur Israël

SOURCE: http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/02/04/vers-un-boycottage-des-ecrivains-israeliens/

Auteur: Alain Baudemont

< J'ai sur ligné la parti du texte qui ne concerne que le fil de la conversation du blog en question, la suite est plus intéressante.>

 

Je vous fiche mon billet…

Un roman est par excellence le lieu de la liberté de l’esprit, un écrivain est un individu qui ne représente et n’engage que lui-même, il n’a de comptes à rendre personne. Oui, peut-être, mais pour le Poète, qu’en est-il vraiment, Monsieur Assouline. C’est une simple question, et pour ma part, première question (peut-être la dernière, qui sait, Dieu seul le sait, si mon commentaire ne sera pas… Siiiiiiiiiiiiiic… Coupé caboche).

Pour Mémoire, nous donnons à lire un petit fragment qui n’est pas tout à fait amoureux pour tout le monde (quoique… en “dissection habile”… On pourrait être surpris de la raison pour laquelle… Euh… La photo de la tombe de Jean Genet… Euh, qui… Euh… Juste en dessous… Ah, ce bleu !… Mais enfin, que vient faire dans cette galère le Mot zolé de l’ambition d’un baisé sur ta bouche)

À lire, donc, un petit morceau d’ombre de vérité (sic) écrit (trouvé dans l’interstice du mur en tréteaux de “Ce n’est pas vrai qu’il neige”) et extrait de la pensée de Aaron Shabtaï, poète israélien qui a mis son “grain de sel” (triste, triste, est l’âme du journaliste) pour un boycottage des écrivants israéliens :

Aaron Shabtai : Il faut savoir que dans (à l’intérieur) d’une “colonie raciste”, les institutions sociales et étatiques s’érodent. De nos jours, dans une période d’impérialisme global, la politique se privatise. Les instruments de la politique - médias, partis, syndicats - dont la fonction et de promouvoir le changement, de guérir, de restaurer la solidarité, ont été vidés de leur contenu et cédés à des intérêts particuliers. Dans le même mouvement, la culture et l’enseignement supérieur sont aussi conçus comme des objets privatisables. Ils sont censés être “émancipés de la politique”, “objectifs” - en d’autres termes, ils sont supposés s’ajuster au consensus. En Israël aujourd’hui, la politique et les politiciens sont objets d’anathème. Voilà le symptôme d’une société nationaliste de masse dont les héros sont les oligarques - tel “Arcadi” Gaydamak - et les généraux - tels “Ariel Sharon” ou “Ehud] Barak”. Presque déjà “des histoires du passé”, comme disent les anciens chinois cultivés.

Les anciens Grecs avaient un terme pour désigner le citoyen qui ne s’intéresse qu’à ses intérêts personnels et reste en dehors de la vie politique. Ce terme était “idiotes”. Il convient maintenant aux Israéliens. “Ces gens sont des idiotai”, non des “politai” (citoyens au vrai sens du mot). Ils n’ont aucune part à l’organisation politique ni aux luttes politiques de quelque importance.

Dès lors, ce qu’un universitaire a écrit contre mon poème “Non, Sapho” (voir infra) est typique. Il m’a accusé d’avilir la grande poétesse de l’amour. Sapho écrivait que ce qu’il y a de plus beau, ce n’est ni des bataillons de soldats, ni la cavalerie, ni la marine, mais la personne qu’on aime. Elle s’opposait à la mentalité dominante de son temps - telle que l’illustre la poésie lacédémonienne de Tyrtaios - et, à la place, offrait aux citoyens un éthos érotique. Dans mon poème, j’actualise le thème, en proposant (non sans humour) quelque chose d’autre, quelque chose qui convient à notre époque et à Israël : de considérer comme belles la solidarité de la classe ouvrière et la liberté. Le premier poème uniquement lyrique est le « Certain montagnard… » d’Archilochos, qui raconte sans rougir comment le poète s’est débarrassé de son bouclier au milieu de la bataille, au moment où le combat devenait intense. C’est un poème qui définit la fonction éthique et civique de la poésie. Le poète transgresse les valeurs héroïques admises et illustre le droit à exercer son jugement et à formuler un principe nouveau (logos). Le droit de refuser une mort absurde est présenté comme une valeur adéquate pour un citoyen libre.

Dans l’Israël actuel, au contraire, c’est la sagesse conventionnelle qui veut que des éléments de culture, comme des poèmes, existent en soi et pour soi, dans une sphère à part, qui n’a rien à voir avec la construction d’arguments, en particulier de déclarations politiques. Ce qui est politique est tenu pour vulgaire et trivial. La littérature et la culture n’ont rien à faire avec un éthos civique. C’est une culture d’idiotai, dans laquelle chacun ne se soucie que de soi, et où tous les problèmes se liquident dans le dos de l’individu, devenant alors des traumatismes d’un ego dilaté et replié sur soi. L’art privatisé, en rapport avec les vies des idiotai, devient une branche de la psychologie. C’est aussi ce qui s’est produit aux Etats-Unis. Il était d’usage que la poésie y soit engagée et militante, en particulier pendant la guerre du Viet-Nam. En quelques courtes années, après que l’administration Johnson a fondé la Dotation Nationale pour les Arts, elle est devenue une poésie d’ateliers d’écriture sur les campus.

En Israël aussi, les ateliers d’écriture sont encouragés. Ils constituent des niches économiques florissantes dans la thérapie par l’art, en aidant les gens à s’adapter. La psychologie est devenue une idéologie. Tous les traumatismes d’une société caractérisée par le meurtre militaire et l’exploitation sont intériorisés, ressurgissant en tant que problèmes de l’individu isolé dans un nationalisme de masse. Ces problèmes sont toujours d’ordre privé ; l’individu devient un patient. De cette manière, les individus reçoivent leur privatisation comme un don. Ils sont immergés dans une enfance perpétuelle comme les géants de l’Age d’argent chez Hésiode, chacun d’eux étant « élevé aux côtés de sa bonne mère pendant cent ans, véritable niais jouant puérilement dans sa propre maison ». Tout va ainsi vers la thérapie clinique. L’art comme psychothérapie est au service d’une idéologie dans laquelle tous sont des individus, sans espace politique (une agora), sans un espace où les problèmes personnels, qui sont politiques par nature, atteignent en tant que tels la conscience et trouvent leurs vraies solutions. L’art sans espace politique est comme la pâte à modeler qu’on donne aux malades mentaux et aux enfants - parce que ceux qui n’ont pas de responsabilité relative à l’espace politique sont des esclaves et des enfants. La politique appartient aux citoyens, c’est-à-dire aux adultes. De nos jours, l’art et la littérature maintiennent au jardin d’enfants ceux-là qui ne veulent pas, ou ne peuvent pas, devenir adultes.

Pour ma part, j’ai une vie médiocre, je n’ai pas d’ambition, je suis sans perspective de changement, mais je suis lucide, j’ai le sens de l’absurdité des choses, de mon destin qui ne ressemble à rien ni d’Éve ni d’Adam et de mon vieillissement accéléré qui, par tous les diables et beaux démons de la terre, détruit ma peau, ma plume, ma vie. Ça fini donc assez bien…

Alain Baudemont

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